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Le monde étrange de Benjamin Clementine…

Écrit par Didier Deroissart - mercredi, 08 novembre 2017
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Benjamin Clementine
Ancienne Belgique
Bruxelles
08-11-2017

Benjamin Clementine est un phénomène musical et visuel. Sa voix de ténor est souvent comparée à celle de Nina Simone.
Il explique la genèse de son nouvel opus sur la toile : ‘C'est l'histoire de deux mouches vagabondes qui cherchent un parc. Je ne suis ni un politicien ni un prophète. En revanche un artiste qui crée uniquement pour divertir est un escroc. J'espère que cet album va atteindre son objectif dans la lignée de « At Least For Now ». Merci pour votre gentillesse, votre patience et votre soutien sans faille’. Ce soir il est venu défendre son deuxième concept album, « I Tell A Fly », dans le cadre de sa ‘Wandering Tour’ ; mais dans un désordre déroutant. Une démarche artistique pas toujours facile à comprendre…

Il est 20h45 lorsque les lumières s’éteignent. Deux spots inondent d’une lumière bleue autant de grandes cibles ajourées et tournantes placées en fond de scène. Les cibles représentent la ‘Roue du Temps’. La scène s’éclaire par l’arrière. Trois silhouettes déambulent entre et autour de deux podiums sur lesquelles sont placées des mannequins blancs et nus. Il sont six au total, partagés entre un même nombre de femmes enceintes, d’enfants et d’hommes dont l’un, assis sur un siège haut, à l’écart, tourne le dos à l’auditoire. Sur l’estrade de gauche, on remarque la présence d’un ampli et d’une basse et sur celle de droite est installé un kit de batterie. Elles sont surélevées. On imaginerait aisément cette musique interprétée en ‘live’ par des personnages en costume, ayant presque l'impression en l'écoutant, qu'il manque un spectacle vivant à regarder. Mais le Londonien assume son originalité.

Déroutant, « Farewell Sonata » ouvre le set. Après l’intro au piano, on ne peut plus classique, la compo dérive en chœurs distordus, drumming enlevé et vocaux fédérateurs. En outre, des sonorités de clavecin, à la limite de la distorsion, finissent par s’inviter. Les trois silhouettes sont vêtues de salopettes de couleur bleue. Le bassiste et le drummer ont les pieds nus. Benjamin est chaussé de bottillons noirs. Pas de trace de piano sur scène. Ses sonorités sont reproduites par des samples. Ce soir, Benjamin va se concentrer sur son chant et sa chorégraphie. Mais il va énormément bouger sur les planches. Et être interactif. Ce qui est surprenant dans son chef.

On assiste alors à une forme d’opéra baroque, au cours duquel la voix particulière, mystérieuse, chaude et grave de Benjamin va se mêler à ses propres chœurs en falsetto. Un spectacle tout en ombres et lumières, abordé à la manière des premiers films muets de Chaplin ou de Buster Keaton, et sonorisé par les interventions de Clementine, aux ivoires et aux vocaux.

« God Save The Jungle » est enrichi de somptueux arrangements. La voix est empreinte de délicatesse. Des roadies ramènent un nouveau mannequin. Benjamin se promène assis sur une charpente métallique à roulettes. Cette chanson véhicule un message. Celui des réfugiés et des fantômes d’Alep. Clementine déclare que la ‘Jungle’, ce n’est pas Calais. Il parle du terrorisme, des métastases qui se propagent, du sentiment d’étrangeté face au monde qui prend de plus en plus de place en lui. Il a du vécu. Ce qui le transfigure et le transcende. Et il embraie alors par « Calaisfornia ». Clementine pousse sa voix à la limite de la rupture sur « Better Sorry Than A Safe », alors que les notes de clavecin et de piano sont toujours désaccordées. Le spectre de Freddy Mercury plane. Mais c’est la section rythmique qui tisse le fil rouge. Il enfile son long loden sombre avant d’aborder « Phantom Of Aleppoville ». Profonde, la voix devient inquiétante.

Pendant « One Awkward Fish », Benjamin prend le mannequin d’un enfant dans ses bras et le promène sur le podium. Il lui ôte un bras avant de le jeter dans la foule. Le berce, et in fine, fait mine de l’inhumer. Et il chante alors, en decrescendo, sans micro, jusqu’au dernier souffle. Mais son ultime vagissement provoque des éclats de rire dans l’auditoire…

Pendant le plus pop et sucré « Jupiter », Benjamin entoure un autre mannequin, que les roadies ont de nouveau apporté sur l’estrade, d’un immense drapeau américain. Le light show est rouge et chaleureux. Le Britannique s’autorise alors une pause de 10 minutes et plaisante avec le public.  

Lorsque Benjamin s’exprime dans un français approximatif, de nombreux spectateurs esquissent un sourire. Il ose cependant ! A travers des mots, des interjections ou des calembours, comme celui consacré à Marine ‘Lepine’. Pendant « Paris Cor Blimey » on décèle des emprunts au « Clair de Lune » de Debussy, mais ils s’intègrent merveilleusement dans un ensemble agrégeant les musiques baroques et symphoniques du XIXème siècle tout en suscitant des angoisses semblables à celle provoquées par films de vampires des années 20… 

Les roadies ramènent un autre mannequin d’enfant, un siège et une TV d’une autre époque, sur les planches, avant que ne débute « By The Ports Of Europe ». Benjamin s'assied sur la chaise devant la TV. Il élève la voix, soutenue par ces rituelles sonorités de claviers désaccordés, en incantations shamaniques dans un registre propre du castrat. Puis se redresse et sollicite la foule qui l’accompagne en chœur… comme si elle s’était transformée en chorale. Benjamin se tait et apprécie cet élan. Il semble ému. Et un tonnerre d’applaudissements conclut la chanson. « Quintessence » et « Ave Dreamer » baignent dans une forme de recueillement. Les trois artistes saluent l’auditoire et se retirent ; mais on est sûr qu’ils vont revenir sur les planches.  

Dans le noir, on devine l’installation d’un piano à queue. Même s’il a découvert une autre facette de Benjamin Clementine, votre serviteur attend impatiemment sa prestation en mode piano/voix. Sous les ovations de la fosse, il revient sur l’estrade torse et pieds nus, vêtu d’un pantalon large de couleur noire et de son éternel loden. Il s’installe derrière son instrument. Tous les mannequins ont été rassemblés autour du piano. Après « I Won't Complain », il enchaîne par « Condolence ». Dès les premières notes, c’est l’hystérie dans la foule. Clementine semble quelque peu déstabilisé. Avec humour, il l’invite à se lâcher (‘You Scream’). Une réaction qui va durer plus de cinq longues minutes. Mais quand le calme revient, on n’entend plus une mouche voler. Pendant le bouleversant « London », l’auditoire reprend à nouveau le refrain en chœur, et une seconde fois a cappella, simplement soutenu par les ivoires.

Deuxième encore pour Benjamin Clementine, dont la prestation va dépasser allègrement les 120 minutes. Deux jours plus tôt, à Bordeaux, le concert s’est limité à une heure… Le public réclame « Cornerstone ». L’artiste signale que faute de cordes, ce n’est pas possible et que le morceau suivant sera le dernier. Alors il se lance dans un titre inédit, « The Great Lafayette ». Le show terminé, il se lève et salue le public conquis qui lui accorde alors une énorme ovation.

(Organisation : Live Nation)





 
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