Garciaphone, mangeur de rêve…

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On peut jouer aussi bien jouer dans un salon ou dans une arène

Écrit par Bernard Roisin - vendredi, 30 septembre 1994
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Grant Lee Buffalo
30-09-1994

Ils avaient frappé fort en publiant "Fuzzy", leur premier album, mais ils ne comptent évidemment pas en rester à ce stade. Déjà qu'ils sortent « Mighty Joe Moon », leur deuxième disque en ce début septembre (chez Phonogram). Les trois de Grant Lee Buffalo, à savoir Grant Lee Philips (chant et guitares), Paul Kimble (basse) et Joey Peters (batterie) s'expliquent après leurs prestations au T/W et avant leur retour en Belgique (le 26/10 à La Luna).

Pourquoi ne pas avoir choisi ‘The Grant Lee Philips Band’, comme patronyme, puisque Grant Lee Phillips est de toute façon le patron indiscuté du groupe?

Grant Lee Phillips : Disons qu’il est apparu au début de l'existence du groupe, à une époque où nous n'arrivions pas à nous décider. C’était plus un personnage qu'autre chose ; mais dès le début, dans les cabarets à L.A., il est devenu indissociable du trio, et nous avons été incapables de nous en débarrasser, lorsqu'il s'est agi d’en dénicher un autre.
Joey Peters :
C'est vrai qu’il reprend les deux premiers prénoms de son nom, mais c'est véritablement un groupe, dans le sens où la musique que nous produisons sur scène ou sur disque, est le résultat de la collaboration de trois personnes qui travaillent ensemble depuis très longtemps. Grant écrit les paroles, il est aussi le compositeur, mais le son est produit par nous trois.

College Radios

Attribuez-vous votre succès actuel aux ‘college radios’ des campus américains?

GLP : Je ne sais pas. A mon avis les ‘college radios’ sont en passe de devenir des radios commerciales comme les autres ; elles sont très contrôlées. Alors qu'à leurs débuts, elles étaient indépendantes et faisaient office de radios pirates. A présent, c'est moins le cas, elles sont liées à 1'industrie musicale
Paul Kimble :
Oui, les firmes ont réalisé qu'elles pouvaient vendre énormément de disques par 1'intermédiaire des leaders d'opinion que sont ces stations. Elles se sont ruées dessus en envoyant leurs responsables de la promo leur payer à boire et à bouffer ; c'est plutôt les maisons de disques qui les ont embobinées et leur font à présent prendre la direction musicale qu’elles souhaitent… Mais il reste encore des radios de collèges qui luttent contre ce phénomène.
GLP :
Il y a aussi quelques stations commerciales qui ont repris le rôle à leur compte : WFNX à Boston, par exemple, refuse toujours de mettre sa programmation sur ordinateur et de la déterminer par les chiffres.
PK :
Pour revenir à ta question, je ne pense pas que nous ayons été accueillis à bras ouverts par les radios. Notre succès n'a pas dépendu d'elles ou alors de façon très marginale ; il est la conséquence de la multiplication de nos concerts. Bien sûr, il y a la ‘hype’ de la presse qui a incité beaucoup de gens à s’intéresser à notre album. Mais le phénomène s'est déclenché grâce aux nombreux sets et premières parties que nous avons accordés l'an dernier. C'est plutôt grâce à notre travail qu'on est devenu populaire.

Est-ce difficile d'être un ‘songwriter’ aux States par les temps qui courent?

GLP : Oui, je crois que les temps ont été durs, ces dernières années pour les artistes qui essaient de raconter une histoire ou d'écrire n'importe quel type de chansons qui évolue. Quelque part, il existe des restrictions qui s’appliquent à des chansons qui passent en radio : sa rapidité, le nombre de mesures par minute, le temps qu'elle dure, le sujet dont elle parle... Ces critères agissent comme des restrictions, et limitent le type de thèmes dont on peut parler. Si tu veux causer de ‘Sex, Sex, Sex, Sex’, le dire très vite et terminer ta chanson en trois minutes, tu as une bonne chance d'y arriver, mais au-delà, cela devient difficile.

A Torhout, vous aviez l'air vraiment furieux en sortant de scène?

GLP : Le groupe suivant (NDLR : Therapy?) réalisait son soundcheck derrière pendant que nous jouions, il y avait pas mal d'agitation sur les côtés du podium, et ce ramdam nous faisait vraiment chier
PK :
Il y avait beaucoup de bruit, et comme nous sommes une formation plutôt calme, dynamique me paraît un terme plus approprié, et que ce tintamarre se déroulait durant un des moments les plus intimes de "Fuzzy", c'était très désagréable. Nous entendions à peu près ça : ‘Iiiii, Boum! Boum! Tchac ! Uuuu !’. On s’est plaint le samedi, et le dimanche ce fut nettement plus calme, je ne sais pas pourquoi. C’était un drôle de festival, très bien organisé avec seulement 5 minutes de break entre les groupes… C’est à mon avis un handicap pour le public qui n’a pas le temps de se relaxer entre les prestations.
GLP :
On dirait que le T/W essaie d’imiter MTV sur scène !

Etait-ce une bonne idée pour un groupe comme le vôtre, mieux adapté aux petites salles, de se produire devant un public aussi nombreux?

JP : On doit être capable de faire les deux. Etre imprévisible a toujours été un des buts du groupe ! Par exemple, on a tourné aux States en compagnie de Pearl Jam pendant quelques semaines, et puis Sugar. On a tourné avec des gens dont la musique est à 90% heavy, ce qui prouve que nous sommes capables de se produire devant cette tranche de public, c'est un des aspects du business… Je pense que l'on se sent à l'aise sur ce type de scène et que nous sommes capables de jouer de cette façon. Et si nous passons dans un club, nous avons une approche différente... Ce qui me plaît Chez Grant Lee Buffalo, c'est qu'on arrive à moduler notre musique en fonction des circonstances.
GLP:
On est ‘adaptable’. On peut aussi bien jouer dans un salon ou dans une arène.

Vous sentez-vous plus proches de gens comme Neil Young et Bob Dylan que Nirvana?

GLP : Je crois qu'on est plus proche de Nirvana que des autres noms que tu as cités. Nous sommes le produit de l'époque dans laquelle nous vivons. On est plus contemporains que ces idoles du passé que sont Young et Dylan. Mais nous sommes des fans de ces vieux mecs! Il y a beaucoup d'artistes des années 60 qui ont une influence sur notre génération, mais nous ne devons pas nous cramponner à cet héritage du passé. Même si on se réfère aux anciens, c'est à nous et nous seuls de tracer notre propre voie

Croyez-vous que l'apathie qui règne aux States et que vous décrivez dans « America Snoring » peut s'étendre à l'Europe?

PK : Oui, bien sûr; je pense que cette apathie, qu'elle soit politique ou émotionnelle, peut s'étendre au monde entier Je ne crois pas qu'elle soit spécifique aux USA. Il suffit d'observer ce qui se passe en Europe pour l'instant : la montée de l'extrême-droite, la dérive conservatrice, le racisme, les gens qui veulent bannir un type d'art ou de musique. Ce sont des problèmes qui ne sont certainement pas l'apanage des States. Ce qui se passe aux Etats-Unis a plus d'impact sur nous, car c'est là que nous avons grandi et c'est l'endroit où nous vivons, mais le phénomène décrit est loin d'être unique.

Comment expliquez-vous le soutien de Michael Stipe et Bob Moud, deux personnalités musicalement très éloignées?

PK : C’est parce que nous ne jouons pas une catégorie de musique précise, ce qui signifie qu’il existe une facette de notre musique qui plait à pas mal de gens. Mais c'est une arme à double tranchant : d'un côté, il est difficile d'avoir une prise sur le monde musical en adoptant ce genre d'approche, parce que tu n'es pas enfermé dans un genre musical précis et donc les firmes de disques ne peuvent te vendre comme un style déterminé pour un programme de radio spécifique ; d'autre part, c'est un avantage, parce que tu n'es pas stéréotypé et tu peux espérer séduire davantage qu'un panel quantifié d'auditeurs qui se concentre sur un genre ou une mode.

Auto-déception

Cette chanson, "Demon Called Deception", quelle signification lui donnez-vous?

GLP : Au cours des siècles, l'être humain s'est toujours référé aux anges et aux démons. Fondamentalement, ils font partie intégrante de notre âme. Et si tu rencontres un démon qui s'appelle déception, tu évoques forcément ton auto-déception... Dans cette chanson, j'adopte le rôle d'un individu qui a découvert l'auto-déception... et qui y trouve un certain confort, parfois, c'est la seule chose vers laquelle tu puisses te tourner.

‘LA.-Blues’, est-ce une expression qui convient à votre musique?

PK : Je crois que Los Angeles, surtout sur l'album "Fuzzy", a un impact sur nos chansons. Les préoccupations du moment, à l'époque de la conception de l'album, nous ont certainement influencés : les élections, la guerre du Golfe et les émeutes dans certains quartiers étaient figées dans nos esprits, lorsque nous composions.
GLP :
Le premier album est hanté par L.A. ; mais le rapport à la ville est moins présent sur le second, parce que nous sommes restés éloignés de Los Angeles très longtemps. Il est plus subjectif, plus introverti et réfléchi. En même temps, il reflète les sentiments de gens qui ont passé pas mal de temps ensemble à parcourir le monde et rencontré des personnes différentes parlant d'autres langues et véhiculant d'autres idées...

L’expérience était positive?

GLP : Tout n'a pas été parfait, et tout ne s'est pas déroulé comme nous l'aurions souhaité. Mais c'est chouette de savoir que, dans le monde, vivent d'autres être humains qui se posent des questions comme ‘Pourquoi avons-nous un tel arsenal nucléaire’, c'est rassurant de voir qu'il existe des gens qui s'en inquiètent.

America is the world

Tu crois que les Européens se posent des questions plus fondamentales que les Américains?

GLP : Nous, Américains, ne sommes habitués à envisager un pays juste à côté du nôtre, exception faite du Canada que les Américains considèrent comme des cousins proches: ‘Those nice folks upon the hill’ comme ils disent... Et puis, il y a le Mexique au sujet duquel les gens formulent énormément de préjugés. On n'a donc pas l'impression d'avoir une culture différente juste à côté de la nôtre. De ce fait, nous nous sommes enfoncés dans l'apathie.
PK :
Oui, il existe un sentiment d'isolement qui a un grand impact en politique: l'isolationnisme et le protectionnisme sont des thèmes porteurs aux States, de même que le slogan ‘America is the world’.
JO :
un exemple pour illustrer ce comportement : il est difficile de trouver en Amérique un journal qui parle de ce qui se produit en France, sauf s'il s'agit d'un événement énorme, tandis que ce qui se passe aux Etats-Unis a souvent une répercussion médiatique immédiate en Europe. Chez nous, le non-Américain n'est pas un sujet porteur.

(Article paru dans le n°26 de septembre 1994 du magazine Mofo)

 





 
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